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I.A. L'usage au Canada et dans la francophonie européenne
Le Canada se trouve à l'avant-garde de l'ensemble de la francophonie en matière de féminisation des titres et d'élimination du sexisme dans la langue. Cela veut dire qu'il a souvent été un pionnier, contredisant la grammaire quand elle ne suivait pas le courant et proposant des nouveaux termes et des procédés stylistiques qui n'étaient pas toujours agréés dans les dictionnaires et les ouvrages de référence.
La Suisse s'est inspirée des travaux de féminisation au Canada. En 1989, le Bureau de l'égalité des droits entre hommes et femmes féminise l'ensemble de sa terminologie des métiers et professions, pour respecter un règlement d'État voulant qu'on féminise les avis officiels. Deux ans plus tard, un guide de rédaction non discriminatoire est publié. Un dictionnaire de 4 000 termes paraît l'année suivante et, en 1991, un guide de rédaction non discriminatoire est produit par l'Association suisse pour l'orientation scolaire et professionnelle. La nouvelle Constitution fédérale, entrée en vigueur au début de 2000, tient compte en substance des principes de rédaction non sexiste. En juin 2001, l'État de Genève publie un guide d'aide à la rédaction épicène.
Le 4 août 1978, la Belgique promulgue une loi qui interdit les libellés discriminatoires à l'égard de l'un ou l'autre sexe. Mais les annonceurs satisfont aux obligations de cette loi en employant le masculin générique suivi de la mention H/F ou d'une formule équivalente.
En mars 1989, les autorités belges émettent une proposition de décret pour féminiser les noms de métier. Ce décret est adopté en juin 1993 et a force de loi pour les documents du secteur public (lois, règlements et manuels d'enseignement, entre autres). Pour en faciliter l'application, le Conseil supérieur de la langue française de la Belgique publie le guide Mettre au féminin. Le succès est instantané, car il s'en distribue 42 000 exemplaires. Le secrétaire perpétuel de l'Académie française, Maurice Druon, dénonce ce nouvel usage publiquement. Il se heurte à un refus sans équivoque de la part de son homologue belge Jean Tordeur.
En France, un décret de « tolérances orthographiques » publié en 1977 autorise la reprise d'un nom masculin par un pronom féminin ou l'accord d'un adjectif au féminin qualifiant un nom masculin, comme dans Le capitaine Prieur est actuellement enceinte. Les travaux de la Commission de féminisation des noms de métiers et de fonctions, qui a siégé de février 1984 à mars 1986, donnent lieu à une circulaire émise en 1986 sous la gouverne de Laurent Fabius. On y recommande aux administrations de désigner les femmes par des termes féminins. Dans une circulaire rédigée par deux de ses membres, Georges Duménil et Claude Lévi-Strauss, l'Académie française réplique que le genre masculin fait office de « neutre » en français. Jacques Chirac prend alors le pouvoir et ne donne aucune suite à la circulaire de la Commission.
En juin 1997, quatre ministres détenant des portefeuilles importants au gouvernement français exigent de se faire appeler « Madame la ministre ». Ce titre apparaît dans toute correspondance officielle. Cette initiative historique provoque un tollé de l'Académie française, qui n'hésite pas à faire appel à Jacques Chirac, président de la République, dans une lettre publique rappelant que : « En français, l'espèce homme, ou le genre masculin, si l'on préfère, est du masculin. » Mais la codirectrice des dictionnaires Le Robert, Josette Rey-Debove, accepte le féminin du mot ministre, tout comme des publications aussi prestigieuses que Paris-Match, Libération et Le Monde.
Néanmoins, le 6 mars 1998, une autre circulaire donne de l'impulsion à celle de 1986. L'année suivante, l'Institut national de la langue française et le Centre national de la recherche scientifique publient un guide d'aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions, préfacé par Lionel Jospin. Les médias réagissent, quoique modérément en regard du tollé provoqué une décennie plus tôt. Bien plus, la presse écrite et parlée se met à en appliquer les recommandations, inégalement mais graduellement, au fil du temps. Bref, on constate des progrès nets aujourd'hui dans de nombreuses sphères d'activités : la presse et l'édition, la justice, les postes de direction ou de haut niveau, les sports et les arts. Les avancées sont donc pour l'instant fort encourageantes et la résistance envers la féminisation des titres en France s'amenuise.
Pour en revenir au Canada, il faut mentionner l'ouvrage Pour une grammaire non sexiste de Céline Labrosse, publié en 1996. Celle-ci suggère l'emploi de illes, un collectif mixte créé par Françoise Marois en 1987 par une contraction de ils et elles. Céline Labrosse propose aussi de rétablir la règle de proximité pour les accords d'adjectifs (les ingénieurs et ingénieures présentes), une troisième finale pour représenter l'accord mixte pluriel des adjectifs (les terminaisons é-e-s deviendraient ez au pluriel, comme dans les étudiantes et étudiants diplômez) et une troisième série de terminaisons épicènes mixtes (par exemple, les professionnèles). Ces propositions audacieuses ne rallient pas tout le monde.
Enfin, il faut souligner que le Canada est un chef de file en matière de féminisation. Aujourd'hui, la grande majorité des ouvrages de référence sur l'usage du français au Canada comportent désormais une section sur les titres au féminin, voire sur la rédaction non sexiste.
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